En décembre, le Mystral, une péniche théâtre, a brûlé
sur la Seine
pendant plusieurs heures, quai Malaquais, à deux pas
de l'Académie française. «Le feu a pris au fond de la
cale, à l'endroit des cabines», raconte le sergent
Richard Debiasi de la brigade des sapeurs-pompiers. Et,
selon de nombreux témoins, l'incendie était d'origine
criminelle. Sur «radio scène», le canal numéro 10 qui,
avec le bouche à oreille, fait courir les histoires d'une
péniche à l'autre, les bateliers ont parlé du désespoir
du propriétaire condamné à la faillite. Quelques jours
plus tard, c'est vers l'El Alamein que les yeux étaient
rivés. Après des mois de tracasseries administratives,
sa propriétaire, Geneviève Tuduri, entamait une grève
de la faim devant les bureaux du Port autonome de Paris,
afin d'obtenir le passage devant la commission
d'homologation de son bateau salle de concert-galerie
d'art.
La semaine dernière, le Calife, amarré au pied de
Notre-Dame depuis deux ans, a dû quitter le quai de
Montebello, classé trésor mondial par l'Unesco, pour le
quai de la Gare, sa gadoue et son chantier devant la
Bibliothèque de France. «Je suis prêt à mettre mon
bateau en travers de la Seine et à le couler si je ne
peux pas avoir une icale (un anneau fixe, ndlr) dans Paris»,
dit Nicolas Gailledrat, son capitaine. Comme une douzaine
de bateaux à vocation culturelle, le Calife est soumis à
la loi des «escales» tournantes. Trois mois par an,
renouvelables une fois, pour un loyer d'environ 15.000 F
par mois. «Le problème, c'est qu'une fois qu'ils ont goûté
à Paris, ils veulent y rester. Mais nous avons beaucoup
de demandes pour très peu d'emplacements. Tout le monde
à droit à sa part du gâteau», assure-t-on au Port
autonome, l'établissement public à intérêt commercial
qui gère les berges franciliennes de la Seine depuis
1970.
Dans la pratique, ce principe qui fait honneur au
nomadisme de la batellerie se heurte à la dure réalité
de l'exploitation d'un «lieu parisien». Cet hiver, la
grogne des bateliers a connu une grande crue. «L'année
dernière, le bateau est monté au niveau des bouquinistes»,
se souvient Nicolas Gailledrat, au milieu de sa cuisine en
Inox construite à la poupe de sa péniche, une madame
Freycinet de 39,5 m. «J'ai bossé 40.000 heures pour l'aménager
en restaurant, emprunté 4 millions de francs à la
banque, embauché et formé 15 personnes, obtenu des
critiques dans les guides des bons restos. Et maintenant
je dois m'en aller», se désespère cet ex-pianiste de
jazz.
Habitués à faire des bœufs autour du vieux Steinway
dans la cale en acajou, Jacques Higelin, Mory Kante,
Didier Lockwood et les frères Toure Kounda suivront-ils
le Calife dans les gravats du quai de la Gare? Difficile
de fidéliser une clientèle et de rentabiliser ses
investissements en larguant les amarres tous les trois
mois. «Il est grand temps que le Port autonome définisse
un politique cohérente des escales. Avec 12 bornes sur
chaque rive, on peut très bien placer tout le monde avec
un contrat d'un an renouvelable. Le port doit faire un
effort pour conserver ces bateaux théâtres et
restaurants. Ils contribuent à l'animation et à la sécurité
des berges», explique Jean-Pierre Saunier, directeur de
la commission de surveillance de la Seine.
Sous la tutelle du ministère des Transports, cette
commission, issue du napoléonien service de navigation de
la Seine, veille à l'hygiène et à la sécurité des
bateaux. Mais à Paris, elle doit compter d'une part avec
Voies navigables de France (VNF), établissement semi-privé
qui s'occupe du développement et de l'entretien de toutes
les voies d'eaux du pays, et d'autre part avec le Port
autonome de Paris qui gère les berges.
Etrangement, ces trois instances aux intérêts
divergents sont pourtant chapeautées par le même homme.
Ainsi, un bateau parfaitement aux normes de sécurité
selon la commission, financé avec la caution de VNF, peut
attendre du Port autonome un anneau pendant des mois, au
risque de mettre la clé sous la porte. A ce casse-tête,
il faut ajouter les enquêtes individuelles de la préfecture
de police elles transitent par les RG sur les propriétaires
de bateaux. La Ville de Paris voudrait bien gérer elle-même
ses berges comme le font toutes les autres villes françaises.
Mais, en attendant, sur la Seine, plus claire en hiver,
les bateliers ont l'impression légitime de se faire mener
en bateau. Surtout quand ils accostent sur un nouveau
quai.
«Les 13 kilomètres de berges à Paris sont sous-équipées.
Hormis sept escales, il n'existe aucun branchement prévu
pour l'eau, l'électricité et l'assainissement»,
commente Jean-Pierre Saunier. «C'est une farce?», s'était
exclamé le très british président de la vénérable
Dutch Barge Association, dont la flottille se trouva fort
démunie lors de son rallye annuel. L'été dernier, il était
organisé dans la capitale. Pour la première... et la
dernière fois.